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Bonjour,
Comme demandé par Patrick Laget, voici donc la copie d'un long article
sur le Montrachet, déjà paru sur frbv.
Bien cordialement,
Hanan
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Suite à divers récents messages, il ne serait peut-être
pas inutile de rappeler un certain nombre de choses à propos du
Montrachet et de la dénomination "Marquis de Laguiche". Voici donc
quelques réflexions et jugements qui sont purement personnels et que
personne n'est obligé de partager ;-)
La totalité de l'appellation Montrachet est constituée
d'un terroir minuscule de quasiment 8 ha, d'un seul tenant. De forme
grosso modo rectangulaire, il est réparti sur deux communes : Puligny et
Chassagne. On estime que la parcelle la plus noble est celle située sur
Puligny, plus étendue d'un peu plus de la moitié que celle de Chassagne.
Je ne partage pas cet avis.
Le nom de Montrachet existe au moins depuis le XIIIème
siècle et apparaît souvent sous diverses appellations successives :
"Mons Rachicencis", "Mont Rachaz", "Mont Rachat" qui devint "Montrachat"
au XVème siècle. L'origine du nom est controversée : certains pensent
qu'il vient du Mont-Chauve, d'autres du Mont de l'Oiseau de proie, le
rachet. Fin XVIIIème, Thomas Jefferson note des "achats de Montrachet".
Toutefois au XIXème, les gens du coin parlaient par exemple du lieu-dit
"Morachet Bâtard" alors qu'à la même époque, le savant docteur Jules
Laval se référait à deux Montrachet, selon la commune. Il en comptait
plus de 10 ha avec une majorité sur Chassagne.
D'une façon générale, on ne prononce pas le t, on dit
Mont-rachet plutôt que Mon-tra-chet, les bourguignons ayant tendance à
adoucir les noms (Auxey se prononce " Aussey ", Fixin " Fissin ",
etc...). Mais je connais certains propriétaires qui prononcent
Mon-tra-chet. Toutefois, cet aspect m'est tout à fait indifférent
lorsque j'en bois un : certains sont sublimes, que dis-je, orgasmiques,
qu'il s'agisse d'un Mon-tra ou d'un Mont-ra ;-)) J'ai parfois ressenti
des émotions que je n'oublierai jamais : la complexité, l'opulence,
l'équilibre, l'élégance, la longueur démesurée : tout y est !
A partir du XIXème siècle, plusieurs classements plus ou
moins officiels apparaissent et situent le Montrachet en première cuvée,
en première classe, en première ligne, etc... Des abus apparurent et de
nombreux propriétaires du secteur se mirent à vendre certains actuels
1ers crus de Puligny ou de Chassagne sous l'appellation abusive de
Montrachet. Les propriétaires authentiques engagèrent une action en
justice et un jugement du Tribunal de Beaune fut rendu en 1921,
concernant les appellations d'origine délimitant précisément les
parcelles ayant droit à l'appellation "Vrai Montrachet, Grand Montrachet
ou Montrachet tout court". Toute infraction constatée condamnait le
fraudeur à dédommager chaque authentique propriétaire : dissuasif !
Au XXème siècle, de nombreux propriétaires se partagent
des surfaces très inégales: pendant longtemps, le Marquis de Laguiche en
détint la plus grande. Aujourd'hui, c'est Drouhin qui s'occupe de cette
conséquente parcelle d'un seul tenant, environ un quart de la surface
totale. (voir plus loin)
Autre gros propriétaire : le baron Thénard qui fait
distribuer ses Montrachet par des négociants, notamment Remoissenet.
Quelques bouteilles sont toutefois réservées à de grands amateurs, à des
personnalités (présidents de la république, pape, etc...) ou certains
grands restaurants. Je garde personnellement des souvenirs
particulièrement émouvants des 73 (un des meilleur jamais bu) ainsi que
des 78 et 85.
En revanche, il existe de nombreux "petits" propriétaires
possédant moins de 8 ares répartis sur plusieurs parcelles. Etant donnés
la rareté de ce vin, son prestige et le fait que certains Montrachet
dominent haut-la-main le Chardonnay mondial (à mon avis qui n'engage que
moi mais que je partage complètement ;-), il est évident que bien peu de
gens parviennent à s'en procurer, d'autant que les prix sont conséquents
: chez certains cavistes, on en trouve à 1500F de chez Lafon (Hédiard)
et jusqu'à 4 500 F provenant du Domaine de la Romanée-Conti, et ce, pour
des millésimes récents !
Toutefois, il existe de médiocres Montrachet et même,
parmi ceux-ci, certains qui sont réellement honteux. Par exemple ceux
vendus par Nicolas il y a quelques années, n'étaient pas même au niveau
d'une appellation Villages d'un grand viticulteur. Toutefois, ne comptez
pas sur moi pour publier une liste noire de mes déceptions :-]]
- Le Domaine de la Romanée-Conti a fait l'acquisition,
les années 60 via Leroy, de deux parcelles puis d'au moins une troisième
plus tard. Le tout représente sans doute environ 70 ares. Leurs
Montrachet sont souvent d'une opulence et d'une complexité grandioses
(78, 83, 85) mais absolument hors de prix et il est très difficile de
s'en procurer. Ils sont parmi les plus beaux que j'ai jamais goûtés mais
certains millésimes me parurent parfois assez décevants, par exemple 69.
- Les Chevalier-Montrachet du Domaine Vincent Leflaive
surpassent bien des Montrachet mais ce dernier est aussi, depuis 71,
propriétaire d'un peu de Montrachet (confidentiel et réellement
inoubliable, car la "patte" de Leflaive est unique, notamment dans
l'abondance et la variété des arômes, souvent violents). La surface
occupée par Chevalier-Montrachet est encore plus petite que celle de
Montrachet. En revanche, Batard est un peu plus étendu.
- Par ailleurs, j'ai toujours eu une grande admiration
pour les Meursault Perrières et Genevrières de Lafon que j'estime
insurpassés. En revanche, ses Montrachet, superbes et très originaux,
ne figurent tout de même pas parmi les meilleur que j'ai bu (toujours à
mon goût évidemment...) Toutefois, jusqu'en 94, c'est Pierre Morey,
remarquable viticulteur au demeurant, qui s'en occupait avant de
rejoindre Leflaive. Au-delà, je ne sais pas ce qu'il en est.
- Bouchard a longtemps produit des Montrachet indignes.
Mais les méthodes de vinifications ont radicalement changé depuis
quelques années. Il faudra voir la longévité mais le résultat semble
actuellement prometteur.
- Ramonet, véritable vedette de l'appellation, habite
Chassagne et ses climats aussi. Le père Pierre Ramonet (décédé) m'avait
confié que sa récente acquisition d'une petite parcelle de Montrachet
(moins de 60 ares, en 77 je crois) était le couronnement de toute sa
carrière : il n'en était pas peu fier. Toutefois, ce sont surtout ses
Montrachet que je critique et l'engouement général qu'ils provoquent,
alors que leur vieillissement est souvent discutable, y compris dans les
grands millésimes : j'en ai eu de nombreux et les 78, par exemple, ont
bien vite vieilli pour une année aussi somptueuse, contrairement à ce
que disent beaucoup de critiques qui le portent aux nues. Chacun ses
goûts....
Ses Batard sont relativement moins intéressants pour leurs prix mais de
bonne longévité et ses Chassagne, dans leur genre, étaient très
agréables. Je dis "étaient", car je n'en ai pas bu depuis longtemps...
J'en reviens au Marquis de Laguiche : célèbre dès le
XVIIIème siècle, la famille Laguiche apparaît en Montrachet vers 1775 à
la suite d'un mariage. Une telle longévité est exceptionnelle dans le
vignoble bourguignon. Puis la Révolution bouleverse bien des choses :
les biens de la famille sont vendus à l'Etat et un de la Guiche est
condamné à mort puis guillotiné. Je ne sais pas comment la famille a
réussi à redenir propriétaire après la Révolution. Il semblerait que ce
soit grâce au régisseur de la propriété.
Déjà commercialisé par le négociant Drouhin, selon divers accords avec
les de la Guiche, Drouhin vinifie complètement aujourd'hui en Montrachet
plus de deux ha, une véritable manne. Cette maison, qui produisait des
vins bien médiocres jusque dans les années 80, fit l'objet d'une reprise
en main vigoureuse qui modifia sensiblement les vinifications. Ils
firent notamment de nombreux essais systématiques sur plusieurs variétés
de tonneaux de chêne neuf.
Toutefois, les résultats ne m'ont jamais réellement convaincu.
Entendons-nous bien : les Montrachet du Marquis de Laguiche vinifiés par
Drouhin sont de très grands vins et je n'ai aucune intention de les
dénigrer. Mais, à mon goût, ils ne sont pas au niveau de certains
autres, du moins pour ceux que j'ai eu l'occasion de goûter.
Au milieu du XIXème siècle, le marquis de Cussy, grand gastronome et
écrivain, écrivit ceci:
"O Montrachet ! Divin Montrachet ! Le premier, le plus fin des vins
blancs que produit notre riche France, toi qui est resté pur et sans
tache entre les mains de ton honorable propriétaire, M. le marquis de
Laguiche, je te salue avec admiration !"
Et Alexandre Dumas disait : "Il faut le boire à genoux !"
-Enfin, Etienne Sauzet, Jacques Prieur, Marc Colin ou le
négociant Louis Jadot produisent aussi d'assez grands Montrachet.
Attention, cette liste de grands producteurs ne prétend nullement être
exhaustive !
Alors, le prix de ces vins est évidemment exorbitant,
surtout depuis quelques années, et semble inacceptable sans doute à
beaucoup d'entre vous. C'est aussi mon avis. Mais, pour ceux qui sont
vraiment amateurs avertis de Chardonnay, ce nectar mérite qu'on casse un
jour sa tirelire pour en goûter au moins un, à jeun, en compagnie d'un
ou deux amateurs comme vous : je pense que vous ne le regretterez pas et
vous ne risquez pas d'oublier cette expérience. Attention toutefois à la
provenance, au millésime et à la maturité qui se situe entre 5 et 20
ans, selon les millésimes et les producteurs. Boire un grand Montrachet
trop jeune peut s'avérer assez décevant, car il sera fermé : une fois
débouché et goûté, vous ne pourrez plus que l'aérer dans une grande
carafe et attendre un peu : l'attente stimule le plaisir ;-)
En résumé, mes plus grands souvenirs proviennent de
Thénard, du Domaine de la RC et de Leflaive. Mais il m'est arrivé
plusieurs fois d'acquérir des flacons indignes de leur appellation.
Alors, méfiance ! Ne gaspillez pas votre argent ;-))
Enfin, à l'intention de ceux d'entre vous qui sont
milliardaires, on trouve souvent de grands Montrachet sur la carte de
restaurants 3 macarons Michelin. Si le coeur vous dit ;-] , insistez
auprès du sommelier qui vous en dénichera, même hors carte, car trop
rares. Je connais des sommeliers qui escamotent un certain nombre de
grandes bouteilles de la carte des vins. Ils veulent éviter la
consternation de les voir absorbés par le gosier d'un riche client,
rajoutant des glaçons dans son verre. J'ai reçu à ce propos des
confidences stupéfiantes.
Hanan
P.S. Pour la petite histoire, je signale que les technocrates
ingénieurs des Ponts et Chaussées avaient conçu, vers la fin des années
50, un projet de tracé d'autoroute qui nécessitait la construction d'un
viaduc passant exactement au-dessus des vignes de Montrachet. Ce projet
fut "adopté" en 61 par les ministres de l'époque. L'enquête publique
montra que la base d'un pylône devait être creusée dans les vignes du
Montrachet ! Quant à l'ombre provoquée par le viaduc, on n'y avait pas
même pensé.
La levée de boucliers locale qui s'en suivit permit de faire adopter, en
64, l'actuelle variante de Beaune, moins coûteuse... Ouf, le climat de
Montrachet est resté intact !
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