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La mise en bouteilles au château.
Il s'agit d'une question de première importance pour la défense de la
qualité des grands vins. Au début du XXème siècle, l'«Union des
négociants en vins de Bordeaux» demanda au «Syndicat des crus classés»
de décider de la suppression complète de la mise au château! Depuis deux
siècles, la majorité des châteaux livraient au négoce la totalité ou
presque de leur production en barriques, six à huit mois après les
vendanges.
Les négociants mettaient en bouteilles sous leur nom ce qui était
destiné au marché français, selon des méthodes et des soins pour le
moins inégaux. (C'est ainsi qu'on voit dans certaines ventes : Mouton
1906, mise Untel). Et ils livraient une grande partie de leurs vins en
futs sur le marché étranger, plus particulièrement en Angleterre. La
mise était alors réalisée par l'importateur qui vendait ensuite les
bouteilles sous des étiquettes portant le nom du vin mais aussi son
propre nom.
On comprend mieux alors l'opposition des négociants et de leurs clients
à la mise au château, d'autant que les marges n'étaient plus les mêmes
et que leurs noms disparaissaient du flacon. Durand au moins un siècle,
le consommateur ne mit pas sérieusement en doute l'authenticité et la
qualité des vins livrés par le négoce. Il avait tort...
Voici des extraits de documents d'un grand négociant bordelais dont je
tairai le nom. Il concerne 60 000 bouteilles. La plus grande partie de
ce stock avait été mise en vente après 4 à 6 ans de séjour en futs, à
cause d'un solde de gros approvisionnements antérieurs qui n'avaient pu
être vendus. Cette réserve était classée en deux catégories : vins purs
et vins coupés ! Les trois quarts étaient des vins coupés. Trois crus
classés, et non des moindres, avaient fait l'objet de coupages :
33 000 bouteilles de Mouton, 7 000 bouteilles de Lafite et 4 000
bouteilles de Las-Cases! L'inventaire distinguait deux lots de «Mouton»
si j'ose dire :
1° La moitié contenait 1/4 de Mouton, 1/4 de Pichon, 1/4 de Giscours et
1/4 de Grand-Puy-Lacoste!
2° L'autre moitié :1/3 de Mouton, 1/6 de Las-Cases, 1/3 de Meyney et 1/6
de Cos d'Estournel!
Chaque lot faisant un Mouton entier, n'est-ce pas ?
Deux étranges mélanges... qu'il eut été intéressant de comparer à
l'aveugle ;-)
Il ne s'agit évidemment pas d'un exemple isolé et des fraudes bien plus
graves étaient monnaie courante, par exemple en faisant l'acquisition de
vins extérieurs costauds et bon marché (livraison la nuit ;-), et ce au
moins jusqu'en 1972.
De nos jours, malgré la généralisation de la mise au château qui
constitue une garantie importante pour l'acheteur, des assemblages
différents du grand vin ( plus ou moins réussis) sont commercialisés
sous la même étiquette : j'en ai moi-même fait les frais avec un second
cru très coté que j'avais dégusté à l'aveugle. L'ayant trouvé
remarquablement typique de son appellation (et classé 1er parmi 15
autres), j'en fis l'acquisition de deux caisses auprès d'un négociant
bordelais : leur contenu s'avéra méconnaissable. A la décharge du
château, on me changea les caisses sans discuter, en m'expliquant, ce
qui était vrai, que le responsable de ce millésime avait depuis disparu
du château. Toutefois, on avait soigneusement sélectionné la bouteille
pour la dégustation...
J'ai aussi vu, il y a quelques années, des maîtres de chais de domaines
médocains comportant des crus classés et des bourgeois, générer des
bouteilles des premiers à l'aide des seconds. Je les entends déjà crier
au scandale et à la calomnie. Ce sont généralement les plus concernés
qui crient le plus fort. S'ils le faisaient, je publierais quelques
précisions croquignolettes supplémentaires ;-))
Je pense que plusieurs de ces diverses pratiques ont à peu près disparu
aujourd'hui. Mais avouez qu'il est bien tentant, lorsqu'on obtient un
millésime de grand cru assez peu réussi et par ailleurs un bourgeois de
grande qualité, de chercher quelques arrangements ;-) On connaît des
exemples très récents. En l'occurrence, l'acheteur est peut-être un peu
moins floué...
Enfin, je n'évoque pas le cas de négociants qui, se trouvant à la tête
de tonneaux de diverses appellations, trouvent des arrangements
financièrement avantageux pour eux, dans la plus grande discrétion de
leurs chais. Je suis sûr que certains d'entre vous sur ce forum auraient
des choses intéressantes à dire à ce sujet :
A vos plumes messieurs, ne vous éclipsez pas !
En conclusion, il est évident que les fraudes existeront toujours. Il
s'agit d'essayer de les limiter, de durcir la législation pour les
contrevenants et surtout de renforcer les moyens de contrôle qui sont
aujourd'hui dérisoires. Par ailleurs, la presse spécialisée, qui apprend
naturellement beaucoup de choses, pourrait se faire un peu plus souvent
l'écho de fraudes, après investigations ;-) et ce, malgré les intérêts
en jeu et les éventuels risques de procès. Ceci devrait faire partie de
sa mission.
Vinicolement vôtre.
Jean
P.S. Bien différente était une pratique similaire à la fin du XVIIème
siècle et au début du XIXème siècle, avant l'adoption de la découverte
de Chaptal :
On trouvait dans les petits millésimes des premiers crus "hermitagés"
pour les muscler un peu. C'était une pratique courante. Mais cela
figurait sur l'étiquette :
- J'ai vu, dans les anciennes caves de Nicolas (sous la Seine), du temps
de Jean-loup et Thierry, un "Lafite ermitagé".
- Le Lafite 1795 est cité par le courtier Nathaniel Johnston comme le
meilleur médoc de l'année, car il avait été fait avec de l'ermitage !
- Gérard Chave, le génial vinificateur, rapporte avoir vu sur des
étiquettes : "Château Margaux Hermitagé". J'en eusse volontiers goûté un
en sa compagnie. Toutefois, pensons tous qu'un jour au l'autre, nous
avons peut-être dégusté un cru classé, secrètement hermitagé ;-))
Il faut ajouter que l'Hermitage était déjà un vin très apprécié et
coûteux. Le catalogue des prix courants de Nicolas en 1828 proposait :
Lafite 5 F, Haut-Brion 5 F, Ermitage 6 F
Au Concours agricole de Paris en 1856, le palmarès vins rouges commence
ainsi :
1ers (ex aequo) : Hermitage, Clos Vougeot et Château Lafite.
Plus récemment, il est de notoriété publique que le bordelais a parfois
utilisé le même procédé pour remonter leurs médiocres millésimes avec
des vins... importés d'Algérie ;-( Mais on ne le criait ni sur les
toits ni sur les étiquettes !
A suivre je pense ;-))
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