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ABOIRE --- Club d'amateurs de vin

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SujetLes éclipses du bordelais [LONG]
Posté le11/8/99
Parjdurand@efma.com (Jean Durand)
La mise en bouteilles au château.

Il s'agit d'une question de première importance pour la défense de la qualité des grands vins. Au début du XXème siècle, l'«Union des négociants en vins de Bordeaux» demanda au «Syndicat des crus classés» de décider de la suppression complète de la mise au château! Depuis deux siècles, la majorité des châteaux livraient au négoce la totalité ou presque de leur production en barriques, six à huit mois après les vendanges.

Les négociants mettaient en bouteilles sous leur nom ce qui était destiné au marché français, selon des méthodes et des soins pour le moins inégaux. (C'est ainsi qu'on voit dans certaines ventes : Mouton 1906, mise Untel). Et ils livraient une grande partie de leurs vins en futs sur le marché étranger, plus particulièrement en Angleterre. La mise était alors réalisée par l'importateur qui vendait ensuite les bouteilles sous des étiquettes portant le nom du vin mais aussi son propre nom.

On comprend mieux alors l'opposition des négociants et de leurs clients à la mise au château, d'autant que les marges n'étaient plus les mêmes et que leurs noms disparaissaient du flacon. Durand au moins un siècle, le consommateur ne mit pas sérieusement en doute l'authenticité et la qualité des vins livrés par le négoce. Il avait tort...

Voici des extraits de documents d'un grand négociant bordelais dont je tairai le nom. Il concerne 60 000 bouteilles. La plus grande partie de ce stock avait été mise en vente après 4 à 6 ans de séjour en futs, à cause d'un solde de gros approvisionnements antérieurs qui n'avaient pu être vendus. Cette réserve était classée en deux catégories : vins purs et vins coupés ! Les trois quarts étaient des vins coupés. Trois crus classés, et non des moindres, avaient fait l'objet de coupages :

33 000 bouteilles de Mouton, 7 000 bouteilles de Lafite et 4 000 bouteilles de Las-Cases! L'inventaire distinguait deux lots de «Mouton» si j'ose dire :

1° La moitié contenait 1/4 de Mouton, 1/4 de Pichon, 1/4 de Giscours et 1/4 de Grand-Puy-Lacoste! 2° L'autre moitié :1/3 de Mouton, 1/6 de Las-Cases, 1/3 de Meyney et 1/6 de Cos d'Estournel!

Chaque lot faisant un Mouton entier, n'est-ce pas ? Deux étranges mélanges... qu'il eut été intéressant de comparer à l'aveugle ;-)

Il ne s'agit évidemment pas d'un exemple isolé et des fraudes bien plus graves étaient monnaie courante, par exemple en faisant l'acquisition de vins extérieurs costauds et bon marché (livraison la nuit ;-), et ce au moins jusqu'en 1972.

De nos jours, malgré la généralisation de la mise au château qui constitue une garantie importante pour l'acheteur, des assemblages différents du grand vin ( plus ou moins réussis) sont commercialisés sous la même étiquette : j'en ai moi-même fait les frais avec un second cru très coté que j'avais dégusté à l'aveugle. L'ayant trouvé remarquablement typique de son appellation (et classé 1er parmi 15 autres), j'en fis l'acquisition de deux caisses auprès d'un négociant bordelais : leur contenu s'avéra méconnaissable. A la décharge du château, on me changea les caisses sans discuter, en m'expliquant, ce qui était vrai, que le responsable de ce millésime avait depuis disparu du château. Toutefois, on avait soigneusement sélectionné la bouteille pour la dégustation...

J'ai aussi vu, il y a quelques années, des maîtres de chais de domaines médocains comportant des crus classés et des bourgeois, générer des bouteilles des premiers à l'aide des seconds. Je les entends déjà crier au scandale et à la calomnie. Ce sont généralement les plus concernés qui crient le plus fort. S'ils le faisaient, je publierais quelques précisions croquignolettes supplémentaires ;-))

Je pense que plusieurs de ces diverses pratiques ont à peu près disparu aujourd'hui. Mais avouez qu'il est bien tentant, lorsqu'on obtient un millésime de grand cru assez peu réussi et par ailleurs un bourgeois de grande qualité, de chercher quelques arrangements ;-) On connaît des exemples très récents. En l'occurrence, l'acheteur est peut-être un peu moins floué...

Enfin, je n'évoque pas le cas de négociants qui, se trouvant à la tête de tonneaux de diverses appellations, trouvent des arrangements financièrement avantageux pour eux, dans la plus grande discrétion de leurs chais. Je suis sûr que certains d'entre vous sur ce forum auraient des choses intéressantes à dire à ce sujet :

A vos plumes messieurs, ne vous éclipsez pas !

En conclusion, il est évident que les fraudes existeront toujours. Il s'agit d'essayer de les limiter, de durcir la législation pour les contrevenants et surtout de renforcer les moyens de contrôle qui sont aujourd'hui dérisoires. Par ailleurs, la presse spécialisée, qui apprend naturellement beaucoup de choses, pourrait se faire un peu plus souvent l'écho de fraudes, après investigations ;-) et ce, malgré les intérêts en jeu et les éventuels risques de procès. Ceci devrait faire partie de sa mission.

Vinicolement vôtre.

Jean

P.S. Bien différente était une pratique similaire à la fin du XVIIème siècle et au début du XIXème siècle, avant l'adoption de la découverte de Chaptal :

On trouvait dans les petits millésimes des premiers crus "hermitagés" pour les muscler un peu. C'était une pratique courante. Mais cela figurait sur l'étiquette :

- J'ai vu, dans les anciennes caves de Nicolas (sous la Seine), du temps de Jean-loup et Thierry, un "Lafite ermitagé".

- Le Lafite 1795 est cité par le courtier Nathaniel Johnston comme le meilleur médoc de l'année, car il avait été fait avec de l'ermitage !

- Gérard Chave, le génial vinificateur, rapporte avoir vu sur des étiquettes : "Château Margaux Hermitagé". J'en eusse volontiers goûté un en sa compagnie. Toutefois, pensons tous qu'un jour au l'autre, nous avons peut-être dégusté un cru classé, secrètement hermitagé ;-))

Il faut ajouter que l'Hermitage était déjà un vin très apprécié et coûteux. Le catalogue des prix courants de Nicolas en 1828 proposait : Lafite 5 F, Haut-Brion 5 F, Ermitage 6 F

Au Concours agricole de Paris en 1856, le palmarès vins rouges commence ainsi : 1ers (ex aequo) : Hermitage, Clos Vougeot et Château Lafite.

Plus récemment, il est de notoriété publique que le bordelais a parfois utilisé le même procédé pour remonter leurs médiocres millésimes avec des vins... importés d'Algérie ;-( Mais on ne le criait ni sur les toits ni sur les étiquettes !

A suivre je pense ;-))

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