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Article de Didier TIERS paru dans Sud-Ouest du 30/01/1999
Un 98 au "goût de baisse"
Lassé des augmentations de prix systématiques, le consommateur achète
moins de vins de Bordeaux.
Du coup, le marché stagne nettement, et les cours sont orientés à
nouveau à la baisse
Le consommateur n'est pas content, le distributeur encore moins: les
grands crus de Bordeaux sont trop chers. Au prix où ont été payés les
vins des millésimes 1996 et surtout 1997, beaucoup d'acheteurs n'ont
pas suivi. Il est désormais courant de trouver à 300 ou 400 francs
des crus classés du Médoc et de Saint-Emilion, chez les cavistes et en
grandes surfaces. Cela fait plus de 1 000 francs au restaurant.
Du coup, le millésime 1998 a ce fameux "goût de baisse " bien connu à
Bordeaux, lorsque le négoce fait pression sur les producteurs pour
faire descendre les prix. Dans la plupart des appellations de la
Gironde, les cours accusent une baisse attendue, et jugée nécessaire
pour recoller au marché. Le consommateur n'en verra pas l'effet tout
de suite; en attendant, il paie des bouteilles de bordeaux toujours
plus cher.
Pourquoi les vins de Bordeaux sont-ils si chers ?
Depuis le millésime 1993, les prix ont monté systématiquement, chaque
année, au prétexte que le millésime était meilleur que le précédent.
Parallèlement, la mode des grands vins, l'image flatteuse de Bordeaux,
l'émergence de nouveaux marchés, principalement en Asie, ont "boosté "
les grands crus. Le marché a plus ou moins accepté ces hausses,
jusqu'au millésime 1996 inclus.
Mais au printemps dernier, après une nouvelle augmentation,
inexplicable au regard de la qualité des vins du millésime 1997, les
acheteurs ont nettement renaclé. Résultat, les grands crus 97,
achetés trop cher par le négoce, n'ont pas été vendus. Ils le seront
sûrement un jour, mais à quel prix ? En attendant, ils constituent un
stock lourd à gérer et à porter. Il n'est pas exclu que des
renégociations entre la propriété et le négoce puissent assainir la
situation, au coup par coup, pour des vins qui ne sont pas encore
livrés.
Quelles sont les conséquences ?
Pour l'économie générale et immédiate des vins de Bordeaux, les
conséquences sont juteuses. Le prix moyen de la bouteille, toutes
appellations de la Gironde confondues, est passé en deux ans de 20
francs à 25 francs. Pour 800 millions de bouteilles vendues par an,
le chiffre d'affaires total de la filière a grimpé de 16 milliards de
francs à 20 milliards, record absolu.
Sur le terrain du commerce quotidien, les conséquences sont moins
brillantes.
"On se fait insulter à tous les coins de rues", confesse
un négociant, qui ne vend plus un seul cru classé à ses clients
habituels.
"Quand j'ai vu mon vin à 1200 francs la bouteille, sur la
carte d'un grand restaurant de Paris, avoue un propriétaire de
Saint-...milion, j'ai compris qu'il fallait que je baisse les prix.
C'est vraiment trop cher.. "
En outre, de nombreux crus, qui ont augmenté de 20 % par an pendant
trois ou quatre ans de suite, ont fini par être délistés sur certains
marchés.
"Merci les bordeaux ", clament en choeur les corbières et les
côtes-du-rhône, moins chers, qui prennent aussitôt la place des
bordeaux, tant à l'export qu'en grandes surfaces.
Quelle a été la réaction de la profession ?
La demande étant très ralentie depuis le mois de juillet, le négoce
achète au compte-gouttes. Les prix ont forcément baissé à la
propriété, selon la vieille loi de l'offre et de la demande.
Actuellement, le prix moyen d'un tonneau de 900 litres de bordeaux
rouge 1998 en vrac se paie autour de 9 000 francs au producteur. Il
était à 9 500 il y a un an et à 11 000 cet été. Tous les opérateurs
déplorent cet effet de Yo-Yo et de montagnes russes dans les cours,
préjudiciables à, la fidélité des échanges.
Aujourd'hui, chacun prône la modération et en appelle à une confiance
retrouvée. Quelques indicateurs montrent une nouvelle voie : le
propriétaire du Chateau Valandraud, à Saint-Emilion, a " sorti "
son vin en primeur, en baisse de 20 % sur l'an dernier. C'est un signe.
Plusieurs négociants ont annoncé qu'ils n'achèteront pas les grands
crus en primeur au même prix que les 97, quelle que soit la qualité du
millésime 1998.
Faut-il acheter les 1998 ?
Avec la baisse annoncée, il y a de bonnes affaires dans l'air. Si
certains grands crus marquent le coup, et vendent en primeur au prix
des 1995, il ne faut pas hésiter. Parce que le vin est bon, et parce
qu'il prendra la hausse classique de 10 % par an.
En revanche, il faut éviter d'acheter des 96 qui sont vraiment très
chers, et des 97 qui représentent un rapport qualite/prix médiocre.
On peut aussi s'intéresser aux vins de moyenne gamme (30-40 francs la
bouteille) type côtes et "petits " chateaux, qui devraient faire un
malheur avec le millésime 1998, s'ils respectent le consommateur, avec
des prix normaux.
Gilles GARRIGUES
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