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Sujet[ACTU] Les sols des vignobles du Midi se dégradent (long)
Posté le1/10/98
Parstephane.vuillard@capway.com (S. Vuillard)
Les sols des vignobles du Midi se dégradent : dans l'Hérault, les rendements diminuent inexorablement. Les vendanges 1998 risquent de se traduire par un recul de 20 à 30 % des quantités récitées par rapport à 1997. Une " rétrogradation biologique du sol " liée aux formes modernes de culture pourrait contribuer à cette régression.

Le Monde 12/09/98 MONTPELLIER

Le phénomène commence à inquiéter de hauts responsables de la viticulture. Dans l'Hérault, d'année en année, le rendement de la vigne tend à baisser. Depuis 1988, dans les appellations d'origine contrôlée, la chute est estimée à 2,5 % par an. Les vendanges en cours réveillent les alarmes. La récolte pourrait cette fois être inférieure de 20 à 30 % à celle de 1997. Ce sera l'une des plus mauvaises, en quantité, de l'histoire du département. L'Ardèche, le Vaucluse, le Var, l'Aude et les Bouches-du-Rhône enregistrent eux aussi des baisses de productivité . D'où vient ce lent affaissement ? Aucune réponse claire n'a encore été

trouvée. Mais une poignée de dirigeants professionnels, de techniciens et de scientifiques commencent à pointer, dans le champ des hypothèses, la troublante et peut-être déterminante " rétrogradation biologique du sol ".Le responsable du service viticole d'intervention de la chambre d'agriculture de l'Hérault, Jean-Pierre Argillier, a conduit l'exploration du phénomène à Saint-Bauzille-de-la-Sylve, un petit village de la vallée de l'Hérault. La commune est ciblée à juste titre: alors qu'il y a une dizaine d'années, le rendement s'élevait ici à 80, et même 90, hectolitres à l'hectare, il n'est plus aujourd'hui que de 50. Le vieillissement de la vigne, des erreurs culturales ou les aléas climatiques ne suffisent pas à expliquer l'ampleur de cette chute. Il y a autre chose. Sous terre.

"UN PROGRAMME TITANESQUE" A l'hiver 1996, les techniciens de la chambre d'agriculture creusent dans plusieurs vignes de Saint-Bouzille quinze fosses de 2 mètres chacune. Les " fouilles " révèlent en plusieurs endroits la présence, à une profondeur de 60 à 140 centimètres, d'une impressionnante croûte calcaire épaisse de 20 à 40 centimètres. Dans ces endroits-là, la vigne est mise à mal. Les racines profondes meurent. Les nouvelles se développent au-dessus de l'encroûtement, à l'horizontale. Tout semble s'être passé comme si le processus classique de formation de la terre s'était inversé. Au lieu que la roche se transforme en terre sous l'effet de la faune et de la flore, le sol a évolué de façon régressive, s'est durci, est devenu roche. Selon Jean-Pierre Argillier, cette couche de calcaire compacte est le dernier stade d'une évolution progressive qui s'amorce avec des concrétions de calcite et de calcaire, lesquelles, peu à peu, se rejoignent et s'homogénéisent. Du coup, la circulation souterraine des eaux de pluie

est chamboulée. Elle s'effectue horizontalement, par dessus l'encroûtement, privant d'eau les racines profondes de la vigne. Le phénomène pourrait contribuer à la diffusion du court-noué, une maladie virale qui affaiblit la vigne et est sans remède à ce jour. La " rétrogradation biologique " paraît être liée à l'évolution du mode de culture de la vigne. La disparition, il y a une quarantaine d'années, de quinze mille chevaux de trait a privé le vignoble d'un apport de compost formé de crottin, de paille, de céréales ou de roseaux des marais. Plus tard, l'utilisation des désherbants a supprimé en masse ces racines d'herbes folles qui favorisent l'aération et l'activité biologique du .sol. Par contrecoup, la faune souterraine a disparu. Le milieu s'est fermé. Piégé dans le sol, le gaz carbonique produit parla dégradation de la roche calcaire a entraîné, suppose-t-on, la fossilisation des racines. Là dégradation du sol n'est pas un phénomène marginal. Une étude de I'INRA sur le dépérissement des vignes dans l'Hérault avance le chiffre de 40 000 hectares menacés : le tiers du vignoble du département. 45 % de ces vignes à risque seraient déjà frappés. Si l'évolution se confirme, à partir de 2002 la production de vin - autour de 7 millions d'hectolitres ces dernières années dans l'Hérault - sera amputée de 250 000 hectolitres, c'est-à-dire d'une recette de 100 millions de francs. Aux yeux des techniciens de la chambre d'agriculture, le seul moyen de retourner la situation serait la mise en oeuvre d'un " programme titanesque " d'addition d'humus, de réduction de l'emploi des pesticides, d'enherbement naturel et maîtrisé. Objectif : élever progressivement le taux de matières organiques, favoriser la réapparition des vers de terre dont le nombre devrait être multiplié par... dix. Propriétaire d'une exploitation de 30 hectares à Lespignan, près de Béziers, président de la cave coopérative des Vignerons du pays d'Enserune, Michel Bataille est l'un des rares responsables viticoles à prendre l'affaire au sérieux. Autour de lui, on préfère attribuer la baisse de rendement au court-noué, aux mauvais porte-greffes ou à un clone de cépage défectueux. Lui pense que si les causes sont en effet multiples, le facteur clé est probablement à rechercher sous les pieds. Comme deux autres viticulteurs de son village, il à d'ailleurs déjà enherbé la totalité de ses vignes. Vice-président de la chambre d'agriculture, il veut alerter les vignerons, relancer la recherche scientifique et mettre à l'honneur des pratiques culturales " respectueuses de l'environnement ". Les premières initiatives pourraient s'inscrire dans l'un de ces " contrats territoriaux d'exploitation " que prévoit la future loi d'orientation agricole. " Nous devons trouver dit-il, une alternative à l'emploi massif des engrais et des pesticides. l devient urgent d'agir. "

Jacques Molenat

Excès d'engrais

Gabriel Callot, directeur de recherche en sciences du sol à INRA de Montpellier, va consacrer les trois dernières années de sa carrière à tenter d'élucider les mécanismes qui touchent le sol viticole. Depuis quinze ans, il piste le phénomène à travers le dépérissement du lavandin dans le Midi, du cerisier dans l'Hexagone, du géranium à la Réunion : " Chaque fois, dit-il, la dégradation du sol était l'une des explications. J'ai voulu me consacrer à une plante qui n'a aucun problème de surproduction : la vigne.. " Après dix ans de recherche, sa conclusion est simple : " La truffe se raréfie parce que le sous-sol n'a plus de vie biologique. " Le même diagnostic s'applique, il en est presque sûr, au sol viticole : " La cause numéro un de cette dégradation, c'est l'excès d'engrais et de traitements phytosanitaires. " Aux arboriculteurs et aux viticulteurs qui le consultent, Gabriel Callot enseigne un changement dans la manière de travailler le sol : gérer, en particulier, l'herbe avec doigté car " l'herbe est en compétition avec la vigne ".

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